Au commencement, il y eut une pomme.
Mardi, janvier 30th, 20071979. Christiane grimpe les marches deux par deux. Elle arrive de chez un client et son visage resplendissant ne laisse planer aucun doute: tout c’est merveilleusement bien déroulé. Avec l’habilité d’un magicien et la main heureuse d’un courtier en valeurs mobilières, elle distribue à tous ses pairs de l’agence de pub une petite image de pomme où clairement s’affiche le mot Apple.
- C’est renversant. Nous allons bientôt en entendre parler partout. C’est gagnant! Je vous le dis, c’est révolutionnaire! Regardez bien çà aller…et si vous pensez à acheter des actions, lancez-vous, c’est le temps!
Nous venions à peine d’être initiés à l’usage du bélinographe, ancêtre du télécopieur!
J’ai machinalement collé une Apple sur ma IBM Selectric et repris le cours de mes tâches de coordonnatrice. Je n’ai pas acheté d’actions: j’avais ma Datsun à payer. Peut-être que si…Bof! Et puis avec des si…
Des années se sont écoulées après cette fameuse journée. Christiane est partie, j’ai monté d’échelon dans une autre agence et puis j’ai oublié cette pomme.
1983. Claude dépose une brique beige sur mon bureau.
- Çà y est! J’me suis enfin décidé! Je l’ai acheté! As-tu déjà vu un cellulaire?
- Ohhhhh!
- Avec çà tu vas pouvoir me rejoindre quand je suis dans mon auto.
- Ahhhhh!
- Sais-tu combien çà vaut?
- Euhhhhhhhh!
- Pas loin de 1 000 $.
- Hiiiiiiiiiiiiiiii!
- Çà va me prendre des jobs pour payer çà! Tu vas penser à moi, hein?
- Biennnnnnnnnn! Oui.
Ils sont ainsi les fournisseurs. Toujours à la fine pointe de la technologie tout en te faisant miroiter le meilleur service pour le plus de contrats possibles. Concurrence oblige. Ils achètent de l’équipement performant; leurs clients paient pour leurs services et…leur équipement. C’est le modus operandi de la sous-traitance.
Et je croque dans ma pomme. C’est mon déjeuner.
1990. Une grosse boîte de carton sur deux pattes passe devant la porte de mon bureau. Suivie d’une autre. Et d’une autre. Rose-Marie repasse. Suivi de Joël. Et de Denis. Et le manège se répète. Il y a un de ces branle-bas dans l’agence!
- J’peux-tu savoir ce qu’y s’passe?
- T’es pas au courant? Les Mac viennent de nous être livrés.
- (Ah! non!) Ah! oui?!!!
- On en a pour un bout de temps à apprendre comment travailler avec.
- Ah! oui? Non!
Ils y ont mis des jours. Des semaines. Des mois. Et ils ont appris mes chers artistes, graphistes, concepteurs, monteurs, illustrateurs, j’ai pas peur! Ahhhhhhhhhh!
Rivés devant leur écran magique, l’accès à leur monde est maintenant sur la voie interdite. J’ai perdu le contact. Je ne leur lance plus de boules de papiers sur leur table à dessin pour les taquiner, je ne leur adresse plus la parole pour faire un peu de social. Je surveille leur tête tourner vers moi en signal de leur disponibilité d’écoute, j’observe leurs bras croisés en impatiente observation d’une succession de pages qui se tournent, j’entends leurs soupirs exaspérés quand le système plante et plante et replante!
- Oufffffffffff!
Quelqu’un a planté des pépins de pommes. Un arbre a poussé. Toute une rangée. Je travaille maintenant en plein verger MacIntosh.
- Tiens! C’est la job!
- Quoi!
- Ben oui! Tout est là!
- J’vois rien, moi de ta job!
- Ben oui! Tout est sur le Syquest.
- Ah! Puisque tu le dis!
Il s’est fait tourné dans tous les sens le Syquest et jamais rien n’en est sorti, qu’il m’a dit Claude.
- Pourtant, la job elle est là!
- Oui, Denis! Je veux bien te croire, moi! Mais, “What you see is what you get” et comme je n’y vois rien, il est bien possible que je n’aie rien, prends-le pas mal, là! J’pense que ce serait mieux si tu me faisais une photocopie de ta job la prochaine fois.
- Non, mais fais-moi pas chier! Çà va me prendre une éternité à copier, la job sur papier!
- Une éternité pour toi, c’est combien de temps au juste?
- Ben! 20 minutes!
- Moi, je viens de perdre une journée. Alors, fais-moi pas chier avec ton 20 minutes! À partir de maintenant, je veux la voir la job qu’il y a dans cette petite boîte à surprise… avant de la remettre au pelliculeur. O.K.?
- Grrrrrrrrrrrrrr!
Ainsi je demandai, ainsi l’on fit.
- Y’a rien sur le Syquest.
- Comment çà, Claude? C’est quoi le problème, encore?
- Ben, tu sais, c’est fragile un boîtier. On le brasse un peu. On l’échappe par terre et l’information disparaît.
- Comme çà? Tu me niaises, ou quoi! Mais c’est donc compliqué! Maudits ordinateurs! On était-tu ben avec nos règles parallèles et nos mécaniques collés à la cire. Bon! Faut faire avec on dirait. O.K! Laisse-moi réfléchir un peu et j’te reviens.
J’ai tourné sur un 10 cents, comme on apprends à le faire en pub - tu spines vite ou tu crèves -, et j’ai commandé une caisse d’enveloppes à bulles pour amortir tous les chocs prévus, imprévus et imprévisibles. Oh! génie quand tu nous tiens! Elle a fonctionné à plates coutures, ma tactique! Tout Syquest dinosaurus qui transitai en mes mains à compter de ce jour fut de tous ses pixels sauvegardés. À m’en péter les bretelles!
Je venais de conclure mon premier pacte avec la nouvelle technologie.
(fin de la 1ère partie)