Archive for mai, 2007

Portrait de l’oncle Carl

Jeudi, mai 31st, 2007

 oncle-carl.gif   Dorval. La maison familiale. Je descends l’escalier menant à la cave.

J’ai toujours aimé les caves. Je m’y sens confortable dans l’atmosphère feutrée des empilades de petits trésors, ces tas de riens qui ne servent plus, que les adultes entassent et  oublient mais dont ils n’arrivent à se départir. Petite, j’avais creusé mon trou à travers cet amoncellement et  bâti mon royaume où je trônais entourée de mes sujets-poupées et de mes objets-jouets. C’était mon refuge, mon manoir à moi; dans un coin, juste sous les marches, trop étroit, trop bas pour qu’un adulte puisse s’y attarder à moins de se caler le fessier aux talons. Mais moi toute droite, j’y dirigeais mes quartiers, mon hâvre de vie, de rêves et de fantaisies. Tout ce qui s’y inventait l’était par moi et pour moi. Je m’y racontais plein d’histoires et je les croyais toutes, grandiosement assise ou fièrement debout, les pieds bien ancrés sur le béton peint terra-cotta. Chaque jour avait saveur d’éternité comme il en est si simplement quand on a 5, 6 ou 7 ans. Quand la réalité est une virtualité en soi. Le pays des merveilles, il est souvent le pays de l’enfance. Pour combler le vide de l’absence, je m’y lovais entourée de ma famille bourdonnante d’enfants sautillants de joie. Je n’avais plus faim, je n’avais plus soif. L’air de la cave me rassasiait pleinement. Mon petit frère disparu des suites d’un accident, je m’étais reconstituée une pléiade de frères et soeurs statiques et fidèles qui s’animaient et m’enjouaient au gré de mon imaginaire.

Je descends l’escalier menant à la cave. Première porte à gauche. Ne pas effectuer un pas de plus. Tourner la tête. Si on avance ou regarde devant, l’effet est raté. Juste obliquer légèrement la nuque jusqu’à ce coin oublié. C’est ainsi seulement que j’y vois un portrait accroché au mur frôlant la jonction de l’autre mur. Qui entre vite dans la pièce ne le remarque pas. C’est un coin sombre, sans lumière. Là où je rencontrerai l’oncle Carl.

Le regard impénétrable. Le visage doux d’un beau garçon. Le front large d’un jeune homme intelligent. L’expression d’un enfant-homme. L’âge indéfinissable. Le temps a collé des couches de poussière sur le portrait de l’oncle Carl. Pourtant, chaque fois que mes yeux fixent le portrait, il me semble y reconnaître mon frère, tel qu’il aurait pu être s’il avait grandi un peu plus; il me semble y reconnaître mon père s’il n’avait accusé le poids des ans. Devant le portrait d’oncle Carl, le temps n’a plus de prise.  Le merveilleux de l’enfance électrise mes sens à nouveau. Comme si oncle Carl veillait à l’air ambiant et diffusait discrètement une essence perpétuelle de paix intérieure.

Un portrait au magnétisme mystérieux. Le portrait de l’oncle Carl. Mon oncle inconnu. Mort à l’âge de son portrait. À 17 ans.

Sur la rue St-Charles en passant

Mardi, mai 15th, 2007

Elle s’arrête. Sans coup de vent. Le pas assuré d’une femme qui prend son temps, une femme qui prend le temps de respirer, qui prend le temps de respirer par le nez, comme on dit. Marie qui prend le temps de vivre, de vibrer, d’être elle, telle quelle, attachante… car elle est vraie, si vraie. Elle passe, tout simplement, elle passe et s’arrête déposer un colis. Je la reconnais au travers de la vitre de la porte française et chantonne: “Bonjour Marie”. Elle poursuit la chanson…sur les paroles que j’avais oubliées. Nos yeux en sourire se rencontrent.  Nous échangeons idées, sentiments, pensées, rêves et expériences. En totale synergie. Une heure s’écoule comme il en est d’une minute. Marie est une femme merveilleuse d’écoute et d’authenticité.

Elle prépare l’été de “La Grosse Ballerine” à la salle Carpe Diem dans le Vieux-Longueuil, à compter du  21 juin. Elle s’offre ce passage en cadeau et met en scène sa vérité par tranches. Une observation effervescente de la vie tournée en dérision.

Marie, Codebecq en passant , avec un “c” devant le “q” , m’a conquise. “c” et “q” comme dans par”c”e “q”ue je sens l’urgence de vous en parler même si je tire l’exercice de l’orthographe par les cheveux… Mais il y a que le ”c” de Codebecq, et puis tiens, il y a que le “C” du début aussi, a 35 ans de métier derrière les cordes vocales et que (le “q” de Codebecq) , cette Marie qui m’habite depuis son passage rue St-Charles s’exprime aujourd’hui  tel un  passage obligé et nécessaire.  Cette chaleur qu’elle dépose en mon coeur , je désire ardemment que d’autres aussi en ressentent le baume. C’est pourquoi je prends le temps de vous la présenter.  Retenez bien: Nom de “Code“: “bec” avec un “q“. C’est: Codebecq, Marie de son prénom.

Le temps, le temps et rien d’autre

Lundi, mai 14th, 2007

J’ai un calendrier qui a sauté 2 mois. Pas un jour de moins. Vous faites le compte, ce n’est pas sorcier puisque nous sommes le 14 mai, vous remarquez la même absence de 60 jours tout comme moi. Et je reviens aujourd’hui même. Pourquoi aujourd’hui plutôt que demain ou hier?  C’est que aujourd’hui même sonne le “Je ne m’en peux plus de m’entendre dire que mon pendule a bloqué au 14 février”. Comme s’il y avait de l’amour dans l’air. Et que cet amour n’ait plus de cesse que de s’annoncer. S’annoncera, ne s’annoncera pas, le temps le dira. Il y a qu’il y a le temps.

Qui résonne. Qui tonne. Qui s’abandonne. Qui sais? Que sais-je? Où vais-je? Tant qu’à y être. Tout nous presse, tout nous interpelle, tout nous pousse et tout nous entraîne dans le flot incessant du rapido-subito-presto. Vers quoi? Dites-moi! Et si c’est pour se rendre plus vite…? À quoi sert de courir, si ce n’est pour se rendre plus vite dans le trou?

Vous me suivez? Je tente de me réapproprier le temps, ce temps qui m’appartient et qui déjà s’en est allé ailleurs dans d’autres lieux et…d’autres temps. Je tente d’apprivoiser le temps, de m’en faire une amie (alors que Moustaki tenta de faire une amie de sa solitude) , plutôt qu’une…empêcheuse de tourner…de marcher en avant. Vous me suivez toujours?

Un jour à la fois. Une heure à la fois. Un pas à la fois. Un temps à la fois. Car c’est aujourd’hui le temps d’avancer sur le pas d’une vie qui s’ouvre à l’infini. Vous me perdez? Pas sûr que je m’y retrouve moi non plus. Devant Einstein, je me sens bien petite. Toute la vie est relativité. Vous me revenez? L’heure est au “Ici, maintenant” et je sens de plus en plus de gens pressés par le temps, bousculés par des échéanciers, galvaudés par des impératifs dont ils ne maîtrisent aucunement les règles. Il en va ainsi de la vie. Un jour tu es, un jour tu n’es plus. Est-ce ainsi que (”Est-ce ainsi que les hommes vivent?” chantait Montant) se résume le chant d’une vie? Pas si vite! Justement, c’est ce sur quoi je m’arrête actuellement. “Et que le temps s’arrête” chante Adamo. Pourquoi pas? Si on essayait, un instant…juste un instant…(”Pour un instant” , c’est Harmonium). Çà vous dit de continuer sur cet air?

Le temps qui passe ne se rattrape plus. Proust en sait quelque chose. Le temps qui arrive est à saisir à gorge déployée, à mains ouvertes, à bras évaporés, à yeux surdimensionnés, à oreilles papillonnées, à jambes élastifiées, à coeur disponible.

Je ne suis pas. Je suis en train d’être. J’ai grandi sur ce leitmotiv. Il est criant d’actualité en ce jour même. Plus qu’hier. C’est dans cette optique seulement que le temps peut s’imposer à moi comme une amie.