Portrait de l’oncle Carl
Dorval. La maison familiale. Je descends l’escalier menant à la cave.
J’ai toujours aimé les caves. Je m’y sens confortable dans l’atmosphère feutrée des empilades de petits trésors, ces tas de riens qui ne servent plus, que les adultes entassent et oublient mais dont ils n’arrivent à se départir. Petite, j’avais creusé mon trou à travers cet amoncellement et bâti mon royaume où je trônais entourée de mes sujets-poupées et de mes objets-jouets. C’était mon refuge, mon manoir à moi; dans un coin, juste sous les marches, trop étroit, trop bas pour qu’un adulte puisse s’y attarder à moins de se caler le fessier aux talons. Mais moi toute droite, j’y dirigeais mes quartiers, mon hâvre de vie, de rêves et de fantaisies. Tout ce qui s’y inventait l’était par moi et pour moi. Je m’y racontais plein d’histoires et je les croyais toutes, grandiosement assise ou fièrement debout, les pieds bien ancrés sur le béton peint terra-cotta. Chaque jour avait saveur d’éternité comme il en est si simplement quand on a 5, 6 ou 7 ans. Quand la réalité est une virtualité en soi. Le pays des merveilles, il est souvent le pays de l’enfance. Pour combler le vide de l’absence, je m’y lovais entourée de ma famille bourdonnante d’enfants sautillants de joie. Je n’avais plus faim, je n’avais plus soif. L’air de la cave me rassasiait pleinement. Mon petit frère disparu des suites d’un accident, je m’étais reconstituée une pléiade de frères et soeurs statiques et fidèles qui s’animaient et m’enjouaient au gré de mon imaginaire.
Je descends l’escalier menant à la cave. Première porte à gauche. Ne pas effectuer un pas de plus. Tourner la tête. Si on avance ou regarde devant, l’effet est raté. Juste obliquer légèrement la nuque jusqu’à ce coin oublié. C’est ainsi seulement que j’y vois un portrait accroché au mur frôlant la jonction de l’autre mur. Qui entre vite dans la pièce ne le remarque pas. C’est un coin sombre, sans lumière. Là où je rencontrerai l’oncle Carl.
Le regard impénétrable. Le visage doux d’un beau garçon. Le front large d’un jeune homme intelligent. L’expression d’un enfant-homme. L’âge indéfinissable. Le temps a collé des couches de poussière sur le portrait de l’oncle Carl. Pourtant, chaque fois que mes yeux fixent le portrait, il me semble y reconnaître mon frère, tel qu’il aurait pu être s’il avait grandi un peu plus; il me semble y reconnaître mon père s’il n’avait accusé le poids des ans. Devant le portrait d’oncle Carl, le temps n’a plus de prise. Le merveilleux de l’enfance électrise mes sens à nouveau. Comme si oncle Carl veillait à l’air ambiant et diffusait discrètement une essence perpétuelle de paix intérieure.
Un portrait au magnétisme mystérieux. Le portrait de l’oncle Carl. Mon oncle inconnu. Mort à l’âge de son portrait. À 17 ans.
juin 8th, 2007 at 20:57
Je ne saurais exprimer l’enchantement que me procure vos mots… pareil que si j’y étais ! Le seul problème que je puisse voir avec votre blogue, c’est qu’il n’est pas nourri souvent… je me délecterais volontiers si par exemple vous étiez un moulin à paroles virtuelles comme moi ! Mais… la qualité a son prix: la rareté !
juin 9th, 2007 at 1:42
Chère Caroline,
Votre commentaire est un délice. Merci de votre délicate attention à chanter le plaisir de me lire. Vous avez un bon appétit. Je m’affaire à graisser les moteurs à la salle des machines et à astiquer les casseroles à la cuisine. Pour bloguer de plus belle. À un rythme plus régulier. Il y a de l’espoir.
juin 9th, 2007 at 14:18
Ah !
juin 14th, 2007 at 10:02
On y descend dans cette cave comme si c’était celle de notre propre enfance. C’est cela toute la force des mots non forcés, mais diantre il y a non forcés et non forcés.
Comprenez en cela un désir de les voir plus fréquents et plus «réguliers» vos mots. Et ne me sortez pas l’argument de la qualité versus la quantité. Il y en a plus d’un(e) qui ont écrit des fleuves, que dis-je des océans avec une qualité exceptionnelle et je parle d’une époque bien avant les blogues.
Il est encore possible de poursuivre ces traditions, autrement peut-être, mais vivement. Je vous somme de lâcher le plumeau et de prendre la plume par devers vous votre Bariteau. Nous ne vous le dirons pas trois fois…
juin 14th, 2007 at 12:15
Bien le bonjour Le Grand Marleau,
Il y a deux côtés à une médaille, merci de me le rappeler. Face: vous êtes sensible à la force des mots et me complimentez du bon usage que j’en fais. Pile: vous me réclamez âprement une meilleure considération du lecteur par la régularité de l’écriture. Soit!
Pansez votre amertume. Je saurai céder à vos instances. C’est qu’il y a des pages à tourner à une histoire. J’arrive tout juste de vider mon char d’un dernier voyage à la cave maintenant qu’un jeune couple s’apprête à plein camion à faire son nid à l’étage.