1991. Non, mais vous n’alliez tout de même pas vous imaginer qu’une telle armée de conquistadors informatiques qui va chercher dans les 5-6 chiffres $ pour le kit complet-studio-de-design allait régler les problèmes de planification, contraintes de gestion, migraines de budgétisation, carences d’organisation, “technicalités” de production et surcharges de pression!
Pas si vite aux conclusions!
Honnnnnnnnnnnnnn! Non!
S’il y avait juste que depuis, c’est pas mieux qu’avant, ce serait pas si pire! Mais, y’a que l’état actuel des lieux est pire que le pire que j’avais vu venir!
Alerte rouge! C’est l’insurrection!
C’est pas un moteur plus puissant qui rend les virages plus faciles à négocier. N’importe qui roulant en carosse le sait: un chauffeur qui tourne le volant, c’est une chose; un chauffard qui vire dans le champ, c’est autre chose.
Eh bien! Justement! Le champ! Parlons-en!
Une grande pièce joliment éclairée me tenait lieu d’office. En ce début juin, elle est totalitairement métamorphosée en champ de maïs. Oui, oui. Comme du maïs qui envahit le décor tellement bien qu’on peut y cacher ce qui ne gagne pas à être vu des autorités civiles. Eh bien, si j’atteins le mois d’août avec tous mes morceaux, je somme la tête d’un épi bien tactilement placé au premier malvenu qui d’aventure prononce jusqu’à mes oreilles le mot pomme.
J’y vois carrément plus rien, moi, à travers ce champ de bataille de papyrus en amoncellement progressif…
Ma mission se réduit maintenant à sa plus simple expression: me sortir indemne des tirs de révisions à répétition lancés par le chargé de compte, le rédacteur, le client, le traducteur, l’infographe et le directeur artistique, dans l’ordre et/ou le désordre.
Garder du lest, rétablir un semblant de contrôle de la situation et récupérer mon équilibre et ce, malgré l’horloge folle qui me fait perdre la boussole sur mon propre terrain.
Je suis devenue bibliothécaire de références. Directrice dans le “In progress”, comme ils disent. Je m’y occupe à plein temps et j’en ai plein les bras.
Ahhhhhhh!
Qu’il était charmant le temps des boards.
En soulevant la couverture Mayfair, des overlays d’un clair limpide s’y superposaient en fit parfait. Ils s’agrémentaient parfois de jolis masques rubilith oranges. Les trames judicieusement annotées dansaient leurs préférences. Les crayons feutres livraient des petits mots sur tissu onion. Les lettres et les chiffres s’entrelaçaient en bas relief. Les photos riaient dans la foulée et les logos signaient leur fierté.
C’était l’avant. L’avant de quand les arts graphiques jouaient dans la même cour de récréation que les arts plastiques et avec eux.
Je m’égare. Quel heure est-il?
Des piles de copies lissées de noir monochrome se battent entre elles pour la première position, là où je m’affairerai. Des monceaux d’épreuves relues ou à l’être rivalisent en hauteur. Les retards s’accumulent. Je cherche mes stylos. Par monts et par vaux. Je me fraye un chemin. J’en suis où? Je vois plus l’fond. Je vois plus l’bout.
Tom, le patron, s’étire le cou en travers du cadre de porte de mon bureau tout en me fustigeant du regard.
- On était pas supposé sauver sur le papier avec les ordinateurs?
- Tu parles sérieusement?
Pour couper court, je prétexte une urgence et m’empare du téléphone.
- Claude, tu sais, pour la brochure 16 pages, j’ai une correction en couvert 2 et une autre en page 5; je rajoute 100 $ au bon de commande, çà va?
- Écoute, je suis au centre-ville. Dans 10 minutes, je pourrais être rendu à ton bureau. Faut que j’t'explique quelque chose.
- Bon, si tu veux! Pour le changement… 100 $… tu m’as pas répondu…
- Ben, c’est de çà dont j’veux t’parler. Tu restes à ton bureau?… Attends-moi, j’arrive!
Je crois bien qu’ il était plutôt dans le Vieux-Montréal et même en bas de l’immeuble, mon Claude! Je fais 3 tours sur moi-même, j’aspire 2 bouffées d’air à papier quand Nicole, la réceptionniste, sonne à mon poste pour m’annoncer son arrivée.
- Regarde-moi bien. Je vais te faire une p’tite démonstration. Tu vas tout comprendre.
Claude dépose sa “livre de beurre” de 10 livres sur ma planche de “gratte-méninges” et saisit une enveloppe Kraft 12 x 18 adossée à un mur.
- Dans ma main gauche, je tiens les films négatifs de ta job. Au bout de ma main droite, y’a ta poubelle. C’est tout ce que je peux faire avec tes films maintenant.
dit Claude, alors que ladite poubelle accuse le choc d’un soudain débordement.
Puis, Claude claque ses paumes de main l’une contre l’autre, les introduit dans les poches de son pantalon, bombe le torse d’une brève inspiration, relève la tête dans ma direction, un rictus aux commissures des lèvres et surveille ma réaction.
(silence)
- Tu dis rien?
(silence)
Deux boules de billard sous mon front interrompent leurs battements de cils alors que ma pochette à paroles attend la numéro 8.
(fin de la deuxième partie)
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